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EXPLOITATION AURIFERE A KEDOUGOU: L’or luit et la nature sombre

Accueil / agriculture-peche-foret / catastrophe / pollution-nuisance / 2 juillet 2015

A Kedougou, le métal jaune a détrôné l’agriculture. L’or fascine et attire les adeptes de l’enrichissement fulgurant. Mais les conséquences écologiques de l’exploitation aurifère sont alarmantes. Le problème de l’eau se pose avec acuité, la déforestation s’intensifie et l’agriculture décline. Enquête sur un revers de la médaille de la ruée vers l’or.

En cet après-midi de février, la communauté rurale de Sabodala est plongée dans la torpeur d’une journée de canicule. Allongée sur un banc en bois, une jeune femme sommeille près de sa petite fille jouant à la poupée. A côté d’elles, le bétail erre en quête de pâturages mais ne trouve aucune trace d’herbe, même sèche, sur le sol. En fait, ici la végétation se limite à quelques arbres au feuillage dégarni. C’est sous l’un de ces arbres dépouillés, que se trouve l’étal de légumes de Fatou Soumaré. Sabodala ayant progressivement tourné le dos à l’agriculture au profit de l’orpaillage, la plupart des aliments consommés sur place proviennent de la ville de Kédougou distante de 99 km. Fatou s’y rend deux à trois fois par semaine pour s’approvisionner. Mais depuis la fermeture temporaire des mines et le départ des orpailleurs étrangers, son activité tourne au ralenti. La baisse de ses recettes n’est toutefois pas son principal souci à l’heure actuelle.

Sabodala est privée d’eau depuis quatre jours. « Durant ces trois derniers jours nous n’avons pas cessé de redéfinir nos priorités pour économiser la moindre goutte d’eau. A présent, nos réserves de secours sont épuisées », nous apprend-elle. D’une main lasse, elle chasse les mouches qui virevoltent autour de ses légumes. Un amoncellement d’ustensiles sales près de son étal indique que la vaisselle n’a pas pu être faite après le repas de la veille. « Il ne reste plus assez d’eau pour s’en servir et préparer le déjeuner », s’explique-t-elle en grignotant des cacahuètes. Son repas du jour. Elle se désaltère de temps à autre avec un sachet d’eau entamé et délicatement posé sur la table. Vendue deux fois plus chère dans la boutique des maures, cette eau offre pourtant un arrière goût douteux. « Le goût n’est pas agréable mais c’est tout ce qu’on trouve par ici », affirme-t-elle avec un détachement révélateur de sa lassitude.

La chaleur vient aggraver une situation déjà insoutenable. Assis à l’ombre d’un vieux « car rapide », le visage constellé de gouttes de sueur, Fodé Sarr est visiblement épuisé. Ce jeune homme originaire de Saraya est un agent de sécurité affecté à Sabodala depuis quelques mois. Jusqu’ici, il peine à s’adapter. « La vie est difficilement supportable dans ce coin infernal. Comment peut-on vivre décemment sans eau? », Interroge-t-il, sans chercher à dissimuler son indignation. Ce coin infernal est pourtant assis sur un potentiel aurifère estimé à 90 tonnes. En 2014, Sabodala Gold Operation, la société qui exploite l’or de Sabodala, a réalisé un chiffre d’affaires de 174 milliards de FCFA. En 2015, le budget alloué à la RSE plafonne à 600 millions de FCFA, soit 0,34 % du chiffre d’affaires de 2014.

« Nous ne sentons pas les retombées de l’exploitation minière », regrette Fodé. Et les faits semblent lui donner raison. Des cases et quelques maisons en dur, souvent en ruines, peuplent ce paysage hostile où la vie est chère, l’électricité inexistante et les pénuries d’eau fréquentes. Kédougou étant traversée par deux cours d’eau (le fleuve Gambie et la Falémé), son potentiel hydraulique contraste avec sa soif régulière. De plus, la région connaît une saison des pluies étendue (d’avril à Novembre) avec une moyenne pluviométrique annuelle importante (1 200 mm). Alors comment expliquer les problèmes d’eau qui affectent cette zone?

Paradoxe hydraulique

Alimentées grâce à l’infiltration de la pluie, les eaux souterraines constituent la principale réserve d’eau douce au monde. Lorsqu’elle est située à une faible profondeur, cette eau est facile d’accès. Mais à Kédougou, l’eau est située à une telle profondeur qu’elle est difficilement exploitable. « Il faut des forages de plusieurs dizaines de mètres de profondeur pour l’exploiter. Or à Kédougou la plupart des forages ne sont pas aussi performants », regrette Mamadou Hadji Cissé, maire de la localité. C’est ce qui explique le déficit hydrique noté durant la saison sèche, entre janvier et avril notamment.

La proximité des fleuves Sénégal et Gambie aurait pu être un palliatif salutaire. Mais là encore, un obstacle se dresse : la pollution au mercure. Toutes les deux formes d’exploitation de l’or, industrielle et artisanale, utilisent ce produit chimique pour augmenter leur rendement. En effet, le mercure possède la capacité de se lier facilement à l’or et peut ainsi en libérer les particules les plus fines. Si les sociétés industrielles maîtrisent le maniement de cette substance, pour les orpailleurs, eux, l’exercice expose à des risques. Or lorsqu’elle est mal manipulée, cette substance souille l’environnement. C’est pourquoi, son utilisation artisanale est interdite par la loi. Le mercure est cependant importé et vendu clandestinement. Malgré les campagnes de sensibilisation, l’appât du gain prime sur le danger sanitaire. « Sans ces produits on ne peut pas récupérer beaucoup d’or. C’est une perte d’argent », se justifie Mamoudou Keita, l’un des rares orpailleurs qui reconnaissent ouvertement avoir recours au mercure. Au cours de son utilisation, ce métal toxique s’évapore dans la nature et contamine l’environnement immédiat dont les cours d’eau.

« Il y a un important risque de pollution au mercure dans le fleuve Gambie », met en garde Pathé Diéye, expert en environnement affecté à Kédougou. Par ailleurs, une étude scientifique dirigée par Birane Niane, chercheur à la section des sciences de la terre et de l’environnement de l’Université de Genève, tire la sonnette d’alarme. « Après seulement dix ans d’utilisation du mercure dans l’est du Sénégal, les impacts environnementaux de son utilisation intensive sont évidents », déplore-t-il. En effet, après un prélèvement d’échantillons de poissons et de cheveux humains, le chercheur a constaté que le niveau de pollution au mercure était préoccupant. La proximité des exploitations minières et des cours d’eau favorise la contamination des ressources halieutiques. Leur consommation constitue ainsi une menace sanitaire majeure. Le Dr Margaret Chan, directrice générale de l’OMS, est formelle : « Le mercure se disperse dans les écosystèmes et y demeure pendant des générations, entraînant de graves problèmes de santé et des déficiences intellectuelles pour les populations exposées ». Les femmes enceintes et les enfants sont particulièrement vulnerables car le mercure compromet le développement du fœtus et du jeune enfant.

En 2014, une épidémie d’hépatite E a causé 19 décès dont 12 femmes enceintes à Kédougou. Cette maladie du foie est principalement causée par la consommation d’eau non potable. Cette fois, c’est moins la pollution au mercure que le manque d’hygiène qui est incriminé. Le boom démographique provoqué par la ruée vers l’or a contribué à l’insalubrité responsable de l’épidémie.

Déforestation intensive

Outre la pollution chimique, l’exploitation de l’or s’accompagne d’une intense activité de déforestation. ‘’Plusieurs milliers d’arbres sont abattus pour étendre les périmètres d’exploitation minières’’, regrette le Colonel Kidiéra, inspecteur général des eaux et forêts à Kédougou. En effet, dans cette région réputée pour la richesse et la diversité de la faune et de la flore, la déforestation atteint des proportions inquiétantes. ‘’Même le Parc Niokolo Koba n’est plus épargné ».

« En y abattant des arbres, les orpailleurs mettent en péril la biodiversité d’une zone à forte sensibilité écologique », prévient Pathé Dièye, expert en environnement. Cette réserve classée au patrimoine mondial de l’Unesco concentre une grande variété d’espèces végétales et animales. Des espèces menacées d’extinction y trouvent refuge. La déforestation pourrait sceller leur sort. Autre zone défigurée par le déboisement : Kharakhéna, village situé à 90 km à l’est de Kédougou. Cette localité minière offre un paysage désertique parsemé d’habitats de fortune où tout tourne autour de la recherche effrénée de l’or. Pourtant, riche de ses terres fertiles et de la pluie abondante, Kédougou possède d’importantes potentialités agricoles. Pour inciter les populations à un retour vers l’agriculture, le Président Macky Sall a ordonné la fermeture de tous les sites d’orpaillage pendant l’hivernage 2014.

Cependant, au cours de la même année, les paysans ont constaté une nette baisse de leurs rendements agricoles. « Après avoir cultivé du maïs sur un hectare, je n’ai récolté que 4 sacs. Comment nourrir ma famille avec une si maigre récolte? « , s’indigne Souleymane Keita, au bord des larmes. Ce paysan de Tomboronkoto, une communauté rurale de Kédougou, regrette de ne pas être en mesure d’assumer les charges liées à son rôle de père de famille. C’est sa femme qui assure la dépense quotidienne en pratiquant l’orpaillage clandestin. En effet, suite aux récoltes calamiteuses, les femmes de la communauté rurale n’ont pas eu d’autre choix que de braver l’interdiction de l’Etat.

Munies de seaux et de calebasses, elles partent en groupe chercher de l’or. « Nous parvenons à trouver quelques décigrammes d’or que nous revendons. Ca nous rapporte juste assez pour faire bouillir la marmite », déclare Fanta Keita, l’une d’elles. Dans le groupe l’atmosphère est plutôt détendue. Elles ne semblent pas redouter la réaction des gendarmes qui ont récemment inculpé des hommes pour pratique clandestine de l’orpaillage. « Ils sont plus tolérants avec les femmes. En plus nous ne bravons pas l’interdit pour nous enrichir mais pour nourrir nos familles », se défend Fanta.

Au vu des conséquences de la crise que connaît l’agriculture, une question s’impose : La baisse de la productivité agricole est-elle imputable aux agressions sur l’environnement ? « Il y a deux facteurs pouvant influer sur la productivité : la baisse de la pluviométrie et la dégradation de la qualité des sols », explique Pathé Dièye. Or, Ces deux paramètres semblent réunis à Kédougou. Alors que la déforestation réduit la pluviométrie, les sols sont malmenés par l’exploitation minière. « L’utilisation intensive de produits chimiques comme le mercure entraîne une pollution supposée des sols », ajoute-t-il.

Après avoir relégué l’agriculture au second plan, l’exploitation minière est en phase d’en détruire les fondements. Pour sauver l’agriculture, Mamadou Hadji Cissé, le maire de la région préconise deux solutions : « Il faut d’une part interdire la pratique de l’orpaillage près des cours d’eau et dans les zones à fortes potentialités agricoles. D’autre part, il faut moderniser l’agriculture pour en améliorer les rendements et ainsi accroître les revenus des paysans ».

En attendant que de telles mesures soient appliquées, le désastre écologique se poursuit, présageant un sombre avenir à une région victime de ses richesses aurifères mal exploitées.

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