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Lutte contre le trafic de bois: les nouvelles mesures sont-elles appropriées pour la Casamance?

Accueil / agriculture-peche-foret / alarme / economie verte / 23 août 2015

L’État du Sénégal perd chaque année 40 000 hectares de forêt, surtout en Casamance où un trafic international de bois s’est développé. Pour faire face à ce phénomène, le Président de la République Macky Sall a annoncé, le 24 juillet 2015, des mesures jugées courageuses par les organisations de défense de l’environnement. Il s’agit de la suspension de la délivrance des permis de coupe de bois sur l’ensemble du territoire, de la mobilisation des forces de défense et de sécurité, du recrutement de 400 agents des eaux et forêts et du durcissement des peines. La mise en œuvre effective de ces mesures s’annonce toutefois difficile dans le contexte de la Casamance.  

La Casamance, espace géographique située au sud du Sénégal et comprenant les régions de Ziguinchor, Sédhiou et Kolda abrite les réserves forestières les plus importantes du pays. Selon les services des eaux et forêts de Ziguinchor, ce sont des dizaines d’hectares de massifs forestiers qui disparaissent chaque année en Casamance du fait d’une exploitation illégale et abusive du couvert végétal.

Pour la seule région de Ziguinchor par exemple, 320 troncs de teck, 134 troncs de vène, 186 troncs de gmélina, 77 troncs de caïlcédrat ont été saisis par les agents des eaux et forêt dans la période de 2014-2015. Ces chiffres ne prennent toutefois pas en compte les milliers de troncs d’arbres coupés de façon illicite et qui prennent la direction du Nord du pays, des pays limitrophes et de la Chine.

En effet, l’exploitation illicite des forêts de la Casamance s’est développée à l’échelle d’un réseau de trafic international de bois. Particulièrement pratiqué dans les zones frontalières avec la Gambie, il est l’œuvre des populations autochtones, de certaines factions du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC) et de citoyens gambiens. Il serait commandité par des chinois détenant des scieries en Gambie et qui auraient commandé 7000 conteneurs de 40 pieds de bois de vène selon l’ancien ministre de l’environnement du Sénégal, Haïdar El Ali.

Un tel trafic serait également en cours au sud de la Casamance notamment à la frontière avec la Guinée Bissau mais, dans une moindre mesure. La forêt classée de Bissine et des Bayottes, dans le département de Ziguinchor, seraient les plus touchées. Toutes les forêts de la Casamance seraient ainsi menacées. Seules les forêts sacrées, lieux de culte d’origine animiste très répandus en Casamance, notamment dans le département d’Oussouye, sont pour le moment épargnées. Le bois visé est principalement le teck, le vène et le caïlcédrat.

Trois facteurs sont à l’origine de l’aggravation de ce phénomène.

Le premier est lié à l’insécurité provoquée par le conflit armé opposant le MFDC et l’armée sénégalaise depuis 1982. De nombreuses zones ont été désertées par les populations à cause des combats, de la présence de mines ainsi que de groupes rebelles. La présence de l’État y est de ce fait limitée ou inexistante favorisant ainsi le développement du trafic de bois.

Le deuxième facteur est l’impuissance des services de l’État. Les services des eaux et forêts, chargés de la protection de l’environnement disposent de peu de moyens humains et matériels pour mener leur mission. À titre d’illustration, il n y’aurait qu’un seul agent des eaux et forêts dans l’arrondissement de Sindian, situé dans le département de Bignona, à Ziguinchor. À cela s’ajoute la situation d’insécurité qui empêche ces agents de couvrir les zones jugées dangereuses.

Le troisième facteur est lié à la détérioration de la situation socio-économique. Les régions de Ziguinchor, Sédhiou et Kolda font partie des régions les plus pauvres avec un taux de chômage qui dépasse la moyenne nationale ; une situation due en partie au conflit armé. L’exploitation du bois constitue donc pour une bonne partie de la population la principale source de revenus. Selon l’ancien ministre de l’environnement Haïdar El Ali, pour chaque 30 troncs d’arbres livrés, les jeunes impliqués reçoivent une moto jakarta, souvent utilisée comme taxi-moto.
 
Les conséquences de cette déforestation sont déjà perceptibles sur le terrain. Le dérèglement des pluies et l’érosion des sols engendrent de mauvais rendements agricoles, accentuant ainsi la situation de pauvreté. Ce qui favorise l’exode rural et pousse certains jeunes à l’immigration clandestine.

Aussi, la raréfaction des ressources forestières en Casamance engendre parfois des conflits. Outre ceux qui se produisent entre agents des eaux et forêts et délinquants ainsi que entre agriculteurs et éleveurs, d’autres conflits pourraient subvenir entre communautés villageoises pour l’accès aux ressources. Il est donc à craindre à court ou moyen terme que la raréfaction des ressources forestières n’accentue ces conflits.

Dans ce contexte marqué par l’insécurité, la pauvreté, l’impuissance des services de l’État et la passivité des pays voisins concernés, la mise en œuvre des mesures annoncées par le Président Macky Sall s’annonce difficile pour trois raisons principales.

D’abord, la suspension de la délivrance des permis de coupe de bois pourrait conduire des personnes travaillant dans les scieries légalement constituées au chômage, risquant ainsi d’alimenter le trafic. Il est donc nécessaire pour le Sénégal de mettre en œuvre des projets de substitution susceptibles de garantir des revenus à ces personnes.

Ensuite, une collaboration avec la Gambie et la Guinée Bissau est nécessaire pour renforcer le contrôle des frontières et mieux réglementer l’exportation du bois dans ces pays.

Enfin, cette nouvelle politique ne pourra être efficace que dans un climat sécuritaire apaisé. La question du trafic de bois devrait être abordée avec les factions rebelles dans le cadre des discussions de paix en cours. Cela, afin d’éviter d’éventuelles accrochages armées qui risquent de remettre en cause le processus de paix.

Les  moyens militaires et juridiques annoncés ne sauraient ainsi à eux seuls mettre fin au trafic de bois. La réussite dépend au fond de l’amélioration des conditions socio-économiques, de l’implication des pays voisins concernés et de l’amélioration de la situation sécuritaire.


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